L'image populaire de l'utilisateur de stéroïdes anabolisants — l'athlète de compétition qui triche, ou l'adolescent qui cède à la pression de ses camarades — correspond mal à la réalité épidémiologique documentée par la recherche des vingt dernières années. L'utilisateur médian d'AAS ("Anabolic Androgenic Steroids") dans les études les mieux conduites est un homme adulte de 25 à 35 ans, non compétiteur, éduqué, économiquement stable, dont la motivation principale est esthétique et corporelle plutôt que sportive au sens strict. Cet article synthétise ce que la littérature publiée dit réellement du profil des utilisateurs — prévalence globale et par région, distribution d'âge, motivations, patterns d'usage, spécificités des populations françaises — en s'appuyant exclusivement sur des études indexées (Sagoe et al. 2014 méta-analyse mondiale, Pope et al. 2014 États-Unis, Cohen et al. 2007 profil sociodémographique, Bonnecaze et al. 2020 attitudes et effets secondaires) et sur les données officielles françaises disponibles (rapport Inserm, question parlementaire n°6178, données de saisies douanières). Il vise à corriger les biais de représentation qui dominent le débat public sur les stéroïdes anabolisants — sans minimiser les risques réels documentés.
Prévalence mondiale : ce que dit la méta-analyse de référence
La référence épidémiologique mondiale de l'usage d'AAS est la méta-analyse publiée en 2014 par Sagoe, Molde, Andreassen, Torsheim et Pallesen dans Annals of Epidemiology, portant sur 187 études indépendantes et 271 estimations de prévalence. C'est la seule synthèse quantitative rigoureuse de portée réellement mondiale disponible à ce jour.
Les chiffres consolidés :
Prévalence globale à vie (lifetime prevalence) : 3,3 % de la population générale (IC 95 % : 2,8–3,8) — c'est-à-dire environ 1 personne sur 30 ayant utilisé au moins une fois dans sa vie
Hommes : 6,4 % (IC 95 % : 5,3–7,7)
Femmes : 1,6 % (IC 95 % : 1,3–1,9)
Ratio hommes/femmes : ~4:1 — une prédominance masculine forte mais pas absolue
Ces chiffres proviennent de la publication originale de Sagoe et al. accessible sur PubMed 24582699. L'hétérogénéité entre études est très élevée (I² > 99 %), traduisant des variations considérables selon les populations enquêtées, les méthodes de collecte et les définitions employées.
Ce que ces chiffres cachent. Une prévalence globale à vie de 3,3 % dans la population générale est la moyenne mondiale ; certaines sous-populations affichent des taux radicalement différents :
Les usagers réguliers de salles de musculation : les études françaises (rapport Inserm cité en 2024, question parlementaire n°6178, étude Duclos CHU Clermont-Ferrand citée à l'Assemblée Nationale) estiment cette prévalence entre 15 et 30 % — soit 4 à 10 fois la moyenne générale
Les bodybuilders de compétition amateur : les prévalences rapportées dépassent souvent 50 % (Perry 2005, autres études sur populations sélectionnées)
Les athlètes de haut niveau : selon l'Inserm 2024, moins de 5 % sont détectés positifs aux contrôles mais l'estimation "vraie" atteint 30 % dans certaines disciplines (endurance, force)
Limites méthodologiques importantes à garder en tête :
Sous-déclaration — l'usage d'AAS est illégal dans la plupart des juridictions ; les enquêtes anonymes sous-estiment probablement la prévalence réelle
Biais de recrutement — les sondages en ligne (comme celui de Cohen 2007) recrutent des utilisateurs "engagés" qui acceptent de répondre, pas un échantillon aléatoire
Définitions variables — "usage à vie" ≠ "usage régulier" ≠ "usage actuel" ; certaines études comptent l'expérimentation ponctuelle
Couverture géographique inégale — la majorité des données provient des États-Unis, du Brésil, du Canada et d'une poignée de pays européens ; l'Afrique et l'Asie sont sous-représentées
Depuis 2014, StatPearls (mise à jour 2026) résume la fourchette contemporaine des estimations entre 1 % et 5 % de prévalence globale à vie, avec des taux plus élevés dans les régions à forte culture "gym-based" — États-Unis, Brésil, Scandinavie, Australie.
Un profil sociodémographique contre-intuitif
L'étude Cohen et al. (2007) — publiée dans le Journal of the International Society of Sports Nutrition (DOI 10.1186/1550-2783-4-12) — reste la plus complète des enquêtes sur le profil sociodémographique des utilisateurs adultes non médicaux d'AAS aux États-Unis. Elle a interrogé 1 955 hommes adultes recrutés en ligne. Ses conclusions ont considérablement modifié la compréhension du phénomène.
Selon les auteurs, le profil de l'utilisateur médian est celui d'un homme caucasien, ayant fait des études supérieures, employé et professionnellement stable, âgé d'environ 30 ans en moyenne, à revenu supérieur à la moyenne nationale, non engagé dans un sport organisé de compétition, dont la motivation principale est l'augmentation de la masse musculaire, de la force et de l'attractivité physique. Les auteurs concluent explicitement que "ces résultats remettent en question les conceptions dominantes de l'utilisateur type d'AAS non médicaux et de ses motivations sous-jacentes".
Plus précisément :
Âge médian : ~30 ans (mais fourchette large : 18-65 ans)
Ethnicité : majoritairement caucasienne dans l'échantillon américain
Éducation : niveau supérieur à la moyenne nationale — proportion importante de diplômés du supérieur
Statut professionnel : actifs employés à plein temps
Revenu : au-dessus de la médiane nationale
Non-athlètes : la grande majorité n'était pas en compétition sportive organisée au moment de l'usage
Motivations : esthétique (musculature, physique attirant) devant la performance ou la santé
L'étude Bonnecaze et al. (2020, PMC 7739101) — enquête plus récente sur 2 385 hommes utilisateurs d'AAS — confirme le profil général et apporte des données actualisées : 29,5 % des répondants rapportent des troubles de l'image corporelle comme motivation d'usage, et 7,42 % ont commencé les AAS avant 18 ans (une donnée préoccupante qui contredit l'image "adulte informé" du profil dominant).
Ce que cela signifie en pratique : le débat public tend à focaliser sur deux figures — l'athlète tricheur et l'adolescent en crise — qui, ensemble, représentent une minorité de la population utilisatrice réelle. La majorité silencieuse est constituée d'hommes adultes actifs, souvent en couple, souvent éduqués, dont l'entourage médical ignore l'usage. Cela a des conséquences directes pour la santé publique : les stratégies de prévention orientées vers "les jeunes" ou "les athlètes" manquent leur cible principale.
Distribution d'âge : quand les gens commencent, quand ils arrêtent
L'âge d'initiation à l'usage d'AAS est très variable selon les études, mais un motif se dégage : la période d'entrée la plus fréquente est le début de l'âge adulte (20-30 ans), avec une queue significative d'utilisateurs qui commencent après 40 ans.
Selon les données consolidées par Pope, Kanayama, Athey, Ryan, Hudson et Baggish dans The American Journal on Addictions (2014, DOI 10.1111/j.1521-0391.2013.12118.x) — étude estimant la prévalence à vie chez les Américains — jusqu'à 4 millions d'Américains âgés de 13 à 50 ans auraient utilisé des AAS au moins une fois. La modélisation à partir de 9 études longitudinales suggère une distribution d'âge d'initiation avec :
Pic principal : 18-30 ans
Queue significative : 30-45 ans (utilisateurs matures cherchant à préserver la masse maigre, à contrer la baisse de testostérone endogène liée à l'âge, ou à optimiser leur composition corporelle)
Fraction non négligeable : > 45 ans (usage en contexte de perceptions de "TRT informelle" auto-administrée)
L'étude Bonnecaze 2020 a documenté également le phénomène de 7,42 % d'usage avant 18 ans — chiffre alarmant car l'exposition prépubertaire ou péri-pubertaire produit des conséquences endocriniennes (perturbation de l'axe HHG en développement) plus graves qu'à l'âge adulte, et parce que la maturation des cartilages de conjugaison peut être compromise.
Une observation contemporaine importante : selon la revue "Sustaining masculinity: a scoping review of anabolic androgenic steroid use by older males" publiée par Piatkowski et al. en 2022, l'usage d'AAS chez les hommes de plus de 40 ans est en croissance documentée. Les motivations spécifiques à cette cohorte : maintien de la masse maigre, contrer les effets perçus de l'andropause, préservation de la libido et de la fonction sexuelle. Ce sous-groupe recouvre partiellement la population qui recherche une thérapie de remplacement en testostérone (TRT) mais qui, faute d'accès au circuit médical, s'auto-administre à des doses variables. La frontière entre "usage AAS de performance" et "auto-TRT hors circuit" est floue chez cette population.
Persistance dans le temps. Contrairement au tabac ou à l'alcool, l'usage d'AAS présente rarement un caractère de "consommation continue quotidienne" — la logique est cyclique (cycles de 8-16 semaines, souvent suivis de PCT). Néanmoins, la persistance sur des années, voire des décennies, est bien documentée : les études longitudinales suédoises (Lindqvist et al. 2013) sur les anciens haltérophiles d'élite ayant utilisé des AAS 30 ans plus tôt montrent des séquelles psychiques et somatiques persistantes.
Motivations documentées : esthétique bien plus que performance
Les enquêtes de motivation convergent : la première motivation d'usage d'AAS chez l'utilisateur médian est esthétique et corporelle, non pas la performance sportive au sens compétitif. Cette réalité est structurellement méconnue par le débat public.
L'étude Cohen 2007 identifie les motivations suivantes, par ordre décroissant de fréquence rapportée :
Augmentation de la masse musculaire squelettique
Augmentation de la force
Attractivité physique (perception de soi et jugement social)
Recreational weightlifting / musculation de loisir
Prévention des blessures
Sport amateur / récréatif (loin derrière l'esthétique)
Sport professionnel (dernière position, très minoritaire)
L'étude Bonnecaze 2020 confirme ce schéma avec des chiffres actualisés : la préoccupation esthétique et la dysmorphie corporelle ("muscle dysmorphia", parfois appelée bigorexie) sont retrouvées chez environ 30 % des utilisateurs comme motivation principale.
Le rôle de la dysmorphie musculaire. La dysmorphie musculaire (muscle dysmorphia) — trouble psychiatrique caractérisé par la perception persistante de son corps comme insuffisamment musclé malgré une hypertrophie objective — est une comorbidité fréquente chez les utilisateurs d'AAS. Elle est associée à une escalade des doses, une résistance à l'arrêt, une combinaison de composés multiples, et un risque accru de dépendance psychologique. Les études Pope et Kanayama sur cette entité clinique restent la référence.
Pression sociale et médias sociaux. L'étude Anabolic Steroid Initiation Among Boys and Young Men After Use of Muscle-Building Supplements (Ganson et al., cohortes GUTS1 et GUTS2, PMC 11638791) documente une association prospective entre usage de compléments alimentaires de musculation à l'adolescence et initiation ultérieure aux AAS chez les jeunes adultes américains. Le mécanisme suggéré : les compléments servent de "porte d'entrée" à une culture de l'optimisation corporelle qui normalise progressivement l'usage de substances plus puissantes.
En France, l'enquête France Info / Les Révélateurs (mai 2025) a documenté le rôle spécifique de TikTok et des réseaux sociaux dans la normalisation de l'usage d'AAS chez les jeunes pratiquants, avec des influenceurs français — parfois mineurs — partageant "bons plans et codes de réduction" pour l'achat en ligne. Ce phénomène n'est pas quantifié rigoureusement mais est cohérent avec la tendance internationale documentée.
Patterns d'usage : doses, composés, cycles
Les patterns d'usage réels dans la population générale d'utilisateurs sont très éloignés des recommandations médicales officielles pour les mêmes molécules — c'est un signal majeur du fait qu'il ne s'agit pas d'une pratique "thérapeutique" mais d'un usage hors indication à visée de performance/esthétique.
Composés les plus utilisés (Bonnecaze 2020, Cohen 2007) :
Esters de testostérone — énanthate, cypionate, propionate (base de la majorité des cycles)
Nandrolone — décanoate et phénylpropionate
Composés oraux 17α-alkylés — Dianabol, Anavar, Winstrol, Anadrol (voir notre article sur la toxicité hépatique de la 17-alpha-alkylation)
Doses typiques rapportées. Selon la question parlementaire n°6178 (2019) à l'Assemblée Nationale française citant les travaux du Pr Martine Duclos (CHU Clermont-Ferrand), les utilisateurs français rapportent des doses de 600 à 1 000 mg de testostérone (ou dérivés) par semaine — à comparer avec une production endogène physiologique masculine de ~50 mg/semaine et une dose médicale de TRT typique de ~100 mg/semaine. Autrement dit, les doses réelles auto-administrées sont 12 à 20 fois la production physiologique, et 6 à 10 fois la dose thérapeutique utilisée en TRT médicale supervisée.
Cycles vs "blast and cruise" :
Cycle classique : 8-16 semaines de "blast" (doses élevées), suivi de PCT (Post Cycle Therapy) et d'une période "off" — approche minoritaire mais toujours pratiquée
"Blast and cruise" : alternance d'un phase à haute dose ("blast") et d'une phase à dose de maintien ("cruise") sans période sans stéroïdes — approche croissante, particulièrement chez les utilisateurs matures, avec conséquences endocriniennes durables
Empilement (stacking). La majorité des utilisateurs experts combinent au moins deux composés en simultané — typiquement une base de testostérone injectable + un composé oral pour l'amorce + éventuellement un troisième composé pour un objectif spécifique (perte de graisse, dureté, etc.). Cette combinaison est ancienne dans la culture bodybuilding et documentée dans toutes les enquêtes contemporaines.
Suivi médical. Selon Bonnecaze 2020, la majorité des utilisateurs ne divulguent pas leur usage à leur médecin traitant, principalement par crainte de jugement ou de conséquences légales. Ceux qui divulguent rapportent souvent une compétence médicale insuffisante (69 % des généralistes français interrogés dans une thèse récente disent ne se sentir "pas du tout compétents" face à cette problématique — source : thèse citée par OM2S). Cela crée une population importante d'usagers hors circuit médical, avec un suivi biologique et clinique insuffisant.
Spécificités françaises : ce que l'on sait
Les données françaises spécifiques sur la prévalence et le profil des utilisateurs d'AAS sont plus limitées que les données anglo-saxonnes, mais plusieurs sources permettent d'esquisser un panorama.
Population générale. Aucune enquête française nationale ne mesure directement la prévalence d'usage d'AAS dans la population générale. Les seules données solides concernent des sous-populations spécifiques.
Salles de musculation. La question parlementaire n°6178 posée par le député Philippe Berta en 2018 cite l'étude du Pr Duclos indiquant que "dans la communauté des adeptes de salles de musculation, on compterait 15 % à 30 % de consommateurs, dont les deux tiers seraient des sportifs amateurs qui utiliseraient ces substances pour des raisons esthétiques". Cette fourchette place la France dans la même ordre de grandeur que d'autres pays européens à forte culture "gym".
Adolescents. L'étude française de Griffet et al. sur les adolescents (collégiens et lycéens) a documenté un taux d'usage rapporté de 0,3 % chez les collégiens et 0,7 % chez les lycéens — très inférieur aux taux nord-américains (2,8 % en moyenne). Cette différence peut refléter une prévalence réelle plus basse, une culture d'usage plus discrète, ou un taux de sous-déclaration plus élevé — la méthodologie ne permet pas de trancher.
Saisies douanières. La Direction Générale des Douanes a saisi 142 823 unités de produits dopants en 2022 (source : 20 minutes / Direction des douanes citée par le blog Décideurs du Sport). Ces saisies documentent l'existence d'un marché parallèle significatif, sans permettre une estimation directe du nombre d'utilisateurs (une unité peut représenter un flacon multi-doses ou une plaquette de comprimés).
Rapport Inserm 2024. L'Institut national de la Santé et de la Recherche médicale a publié en 2024 un rapport commandé par le ministère des Sports, examinant près de 3 800 études internationales. Ses conclusions, rapportées par France Info (avril 2024), établissent que "chez les professionnels comme chez les amateurs, les produits dopants les plus utilisés sont les stéroïdes anabolisants" et estiment qu'"un sportif sur cinq en utilise parmi les usagers des salles de sport". Le rapport pointe une multiplication par 3 du risque de trouble cardiaque chez les utilisateurs.
Distribution par discipline sportive de haut niveau. Selon les données OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies), les taux d'infractions rapportées au nombre d'infractions constatées sur l'ensemble des sports montrent les taux les plus élevés en athlétisme (11 %), haltérophilie et culturisme (10 %), cyclisme (9 %), rugby (8 %) et football (4 %) — ces chiffres reflétant à la fois la prévalence réelle et l'intensité des contrôles pratiqués dans chaque discipline. Ce détail est cohérent avec les temps de détection publiés qui déterminent en partie qui est effectivement contrôlé positif.
Comorbidités et associations documentées
La littérature identifie plusieurs associations statistiques entre usage d'AAS et autres comorbidités — sans toujours établir de relation de causalité, mais avec des signaux cohérents et reproductibles.
Troubles psychiatriques. L'étude de Kanayama et Pope en 2018 (revue) documente une prévalence élevée de troubles du spectre :
Dysmorphie musculaire — comme discutée plus haut
Dépendance psychologique aux AAS (critères DSM adaptés) — 30 % environ des utilisateurs à long terme
Épisodes dépressifs et anxieux — étude Ismailov et al. 2024 (PMC 11005876) sur 25 bodybuilders utilisateurs vs 25 contrôles : scores BDI et BAI significativement plus élevés chez les utilisateurs
Agressivité et narcissisme — étude Ünübol et al. 2025 sur 319 bodybuilders documente des scores significativement supérieurs sur la Buss-Perry Aggression Scale et le Five-Factor Narcissism Inventory chez les utilisateurs
Cardiovasculaire. Le rapport Inserm 2024 rapporte un risque de trouble cardiaque multiplié par 3 chez les utilisateurs de salles de fitness utilisant des AAS. Une étude antérieure de Santora et al. 2006 avait déjà documenté des scores calciques coronariens (CAC) très supérieurs à l'attendu pour l'âge chez 50 % des bodybuilders utilisateurs.
Hypogonadisme post-AAS (ASIH). Comme discuté dans notre article sur l'hypogonadisme masculin, l'axe HHG peut rester supprimé pendant des mois à des années après l'arrêt, définissant l'entité clinique ASIH (Anabolic Steroid-Induced Hypogonadism). Prévalence non caractérisée précisément mais estimée à 5-20 % des utilisateurs post-cycle selon la durée cumulative d'exposition.
Foie. Toxicité hépatique — cholestases, adénomes, péliose — principalement associée aux composés oraux 17α-alkylés. Voir notre article dédié 17-alpha-alkylation et hépatotoxicité.
Rein. Cas de nécroses glomérulaires focales segmentaires rapportées chez des utilisateurs long terme à doses élevées ; prévalence non caractérisée en population générale.
Ce que les données ne disent pas (limites du corpus)
Trois zones d'incertitude importantes limitent l'interprétation du corpus disponible et méritent d'être explicitement nommées.
1. Prévalence réelle possiblement sous-estimée. L'étude Delphi de Tay Wee Teck et McCann (International Journal of Drug Policy, 2022) sur l'estimation de la taille de la population utilisatrice au Royaume-Uni suggère que les estimations officielles (CSEW) sont probablement 10 fois inférieures à l'usage réel. Si cette conclusion s'applique à d'autres pays, la prévalence globale à vie pourrait être significativement supérieure à 3,3 % — potentiellement dans la fourchette 5-10 % chez les hommes en âge d'usage typique.
2. Sous-représentation féminine. Les données sur les utilisatrices féminines sont dramatiquement moins nombreuses que sur les hommes, malgré une prévalence à vie de 1,6 % (Sagoe 2014) qui n'est pas négligeable. Les profils, motivations, doses, composés et complications spécifiques aux femmes utilisatrices restent mal caractérisés. Cette lacune de la recherche appelle une correction.
3. Différenciation "usage AAS pur" vs "auto-TRT informelle". Les enquêtes existantes ne distinguent pas clairement entre :
Cycles courts à haute dose pour hypertrophie de compétition
Micro-dosages permanents ("cruise") à des doses proches ou légèrement supérieures aux doses thérapeutiques
Auto-TRT par des hommes matures présentant des symptômes d'hypogonadisme mais sans accès au parcours médical
Cette absence de granulation limite la compréhension : ces trois usages diffèrent radicalement en pharmacocinétique, en risque, en profil sociodémographique et en réponse aux stratégies de santé publique.
Foire aux questions (FAQ)
Quel est le pourcentage d'utilisateurs d'AAS dans la population française ?
Il n'existe pas d'enquête française nationale récente établissant la prévalence à vie dans la population générale. Par extrapolation de la méta-analyse Sagoe 2014 (3,3 % globalement, 6,4 % chez les hommes) et des données OFDT/Inserm, une estimation raisonnable serait de l'ordre de 2-5 % chez les hommes adultes français. Dans les sous-populations spécifiques — usagers réguliers de salles de musculation —, les études françaises (Duclos) et le rapport Inserm 2024 donnent des fourchettes de 15 à 30 %.
Combien de temps un utilisateur type reste-t-il en usage d'AAS ?
Très variable. Le pattern "cyclique" classique (8-16 semaines de cycle, période "off" plus longue) fait qu'un utilisateur peut osciller entre usage et non-usage pendant des années sans consommation continue. Les études longitudinales suédoises (Lindqvist 2013) et américaines suggèrent que la durée moyenne cumulative d'exposition dépasse fréquemment 5 ans chez les utilisateurs "engagés". Une minorité pratique le "blast and cruise" — usage continu sans interruption.
La prévalence de l'usage augmente-t-elle ?
Les données longitudinales sont limitées. Les tendances documentées :
Aux États-Unis, la prévalence semble avoir plafonné après les années 1990 puis modérément décru chez les adolescents (données Youth Risk Behavior Survey), mais persister ou augmenter chez les adultes matures
En Europe, plusieurs pays (Suède, Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne) rapportent des augmentations documentées ces dernières années
En France, l'augmentation qualitative signalée par le rapport Inserm 2024 et les saisies douanières croissantes suggère une tendance haussière, sans quantification rigoureuse
Quel est l'âge d'initiation le plus fréquent ?
Selon Pope 2014 et Bonnecaze 2020 : le pic d'initiation se situe entre 18 et 30 ans, avec 7,42 % des utilisateurs ayant commencé avant 18 ans (Bonnecaze 2020) — chiffre alarmant du point de vue santé publique en raison des risques accrus sur un axe HHG encore en maturation.
Est-il vrai que la majorité des utilisateurs ne sont pas des athlètes ?
Oui — c'est la principale contribution de l'étude Cohen 2007 : la population utilisatrice non médicale d'AAS dans la population générale est majoritairement composée d'hommes adultes non compétiteurs, dont la motivation est esthétique et corporelle plutôt que sportive au sens compétitif. Les athlètes de compétition (professionnels et amateurs sérieux) restent une minorité de la population utilisatrice totale, même s'ils dominent la couverture médiatique.
Combien de personnes utilisent des AAS dans le monde ?
En extrapolant la prévalence à vie de 3,3 % (Sagoe 2014) à la population mondiale adulte, cela représenterait de l'ordre de 150 à 250 millions de personnes ayant utilisé au moins une fois dans leur vie — chiffre approximatif et probablement conservateur. La prévalence "usage actuel" (dans les 12 derniers mois) serait significativement plus basse, de l'ordre du dixième — soit encore des dizaines de millions.
Les utilisateurs sont-ils bien informés sur les risques ?
Selon Bonnecaze 2020, plus de 94 % des utilisateurs interrogés rapportent avoir présenté au moins un effet secondaire — signal d'une conscience importante des risques réels. Mais le suivi médical reste médiocre : la majorité ne divulgue pas son usage à son médecin traitant par crainte de jugement, et les médecins généralistes se déclarent majoritairement peu compétents sur le sujet. La littérature de harm reduction — comprenant nos articles pédagogiques — vise à combler cette asymétrie informationnelle.
Sources et références
Sagoe D, Molde H, Andreassen CS, Torsheim T, Pallesen S. The global epidemiology of anabolic-androgenic steroid use: a meta-analysis and meta-regression analysis. Annals of Epidemiology, 2014 ; 24(5) : 383–398. Référence mondiale de prévalence. PubMed 24582699
Cohen J, Collins R, Darkes J, Gwartney D. A league of their own: demographics, motivations and patterns of use of 1,955 male adult non-medical anabolic steroid users in the United States. J Int Soc Sports Nutr, 2007 ; 4 : 12. Profil sociodémographique de référence. PMC 2131752
Pope HG, Kanayama G, Athey A, Ryan E, Hudson JI, Baggish A. The lifetime prevalence of anabolic-androgenic steroid use and dependence in Americans: Current best estimates. Am J Addict, 2014 ; 23(4) : 371–377. Estimations population américaine.
Bonnecaze AK, O'Connor T, Aloi JA. Characteristics and Attitudes of Men Using Anabolic Androgenic Steroids (AAS): A Survey of 2385 Men. Am J Mens Health, 2020 ; 14(6). Actualisation profil et attitudes. PMC 7739101
StatPearls — Anabolic Steroid Use Disorder. NCBI Bookshelf, mise à jour 2026. Synthèse clinique actualisée. NBK538174
Question écrite n° 6178 — Assemblée Nationale (2018-2019, Philippe Berta). Trafic de stéroïdes anabolisants androgéniques — données Duclos CHU Clermont-Ferrand. assemblee-nationale.fr
Rapport Inserm 2024 — Expertise collective commandée par le ministère des Sports, examen de ~3 800 études internationales. Cité par France Info
OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies) — documentation Sport et Dopage. bdoc.ofdt.fr
Anabolic Steroid Initiation Among Boys and Young Men After Use of Muscle-Building Supplements — Cohortes GUTS1/GUTS2, PMC 11638791
Ismailov et al. Anabolic-androgenic steroids are linked to depression and anxiety in male bodybuilders. PMC 11005876
Piatkowski T et al. "Sustaining masculinity": a scoping review of anabolic androgenic steroid use by older males. Drugs: Education, Prevention and Policy, 2022.
Kanayama G, Pope HG. History and epidemiology of anabolic androgens in athletes and non-athletes. Mol Cell Endocrinol, 2018 ; 464 : 4–13.
Lindqvist AS et al. A retrospective 30-year follow-up study of former Swedish-elite male athletes in power sports with a past anabolic androgenic steroids use. Br J Sports Med, 2013 ; 47 : 965–969.
Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un avis médical. Les données citées sont issues de la littérature scientifique indexée et de sources officielles françaises publiées — aucune donnée n'est inventée ou extrapolée sans citation. L'usage de stéroïdes anabolisants hors ordonnance en France constitue un détournement de médicament (CSP L.5432-1) et, dans le cadre du sport organisé, une violation du Code du sport (L.232-9). Les risques sanitaires documentés — cardiovasculaires, hépatiques, endocriniens et psychiatriques — sont significatifs et justifient une prise en charge médicale de tout utilisateur, en particulier dans une logique de réduction des risques. Consultez toujours un médecin qualifié avant d'utiliser des substances modifiant votre profil hormonal. Pour les considérations médicales générales, voir notre avis de non-responsabilité médicale complet. Les auteurs déclinent toute responsabilité pour les dommages à la santé résultant d'une utilisation inappropriée.